Pour qui sonne le glas ?

Crédit photo : Luizclas/ Unsplash

En octobre 2018, j’ai commencé à donner des cours de français, en tant que bénévole, à des mineurs albanais arrivés seuls à Nancy, sans leur famille. Dans le jargon professionnel en France, ils sont connus plus récemment sous le nom de Mineurs Non Accompagnés-MNA.

Une découverte inquiétante allait alors commencer pour moi, sur presque un an, une découverte qui deviendra de plus en plus choquante ; Arrivée en France en 2017, d’Albanie, avec ma famille, je connaissais déjà l’essentiel des difficultés des étrangers. Surtout pour ceux qui viennent de pays pauvres ou en développement. Je n’avais donc pas de grandes attentes le premier jour où j’ai franchi le seuil du centre où ces garçons mineurs étaient logés et où j’enseignerai. Mais toutes mes attentes ont été dépassées. Dans le pire sens du terme. Mère de deux garçons, quelques années plus jeunes que ceux que je voyais autour de moi, imaginez tous les signaux fous que mon cerveau a commencé à émettre quand j’ai réalisé que je pouvais pénétrer dans l’immeuble, grimper les étages et entrer même dans les chambres si je voulais, facilement, sans être remarquée par le personnel du centre. La partie où ils logeaient était séparée, fermée par des portes, sans aucune ouverture permettant d’observer les entrées et les sorties.

Mère de deux garçons, imaginez tous les signaux fous que mon cerveau a commencé à émettre quand j’ai réalisé que je pouvais pénétrer dans l’immeuble, grimper les étages et entrer même dans les chambres si je voulais, facilement, sans être remarquée par le personnel du centre.

Il s’agissait d’un centre d’hébergement temporaire, c’est-à-dire où les résidents restaient jusqu’à ce qu’il soit prouvé qu’ils étaient bien des mineurs et non des adultes. C’est une procédure longue, qui prend souvent des mois en France pendant lesquels ils ne sont pas inscrit à l’école. Dans le dossier qui suit cet éditorial, ce qui se passe pendant ces mois est discuté en détail.

Le personnage principal de mon histoire, celui qui n’a jamais manqué une leçon, A. venant d’une petite ville du centre de l’Albanie, qui venait d’avoir 15 ans et qui reste l’un des enfants les plus intelligents et les plus gentils que j’ai jamais rencontré, y est resté au moins 6 mois. Et il n’a jamais été reconnu comme un enfant. En fait, il n’a jamais eu de réponse… C’est ce qu’il m’a dit dans un message, quand il est reparti en tant qu’immigrant, maintenant dans un autre pays, l’Italie.

Mais je reviendrai vers lui.

Non seulement de l’insécurité, mais aussi des vieux meubles, souvent cassés, très sales, dans le couloir du premier étage, dans ce qui aurait dû être l’entrée. Beaucoup de jeunes étaient mal habillés, de vieux vêtements et de vieilles chaussures. Et surtout, ils semblaient si déçus, si fatigués, bouleversés de ne presque rien faire. Ils s’étaient attendus à autre chose, bien sûr. Ils s’attendaient au moins à aller à l’école. Mais avant que cela puisse se faire, le Juge des Enfants doit les reconnaître en tant que mineurs, un statut qui oblige l’État français, comme tout État démocratique dans le monde, à leur fournir une scolarisation et d’autres services. Mais les dossiers restaient en attente.

Pour A., ainsi que pour de nombreux autres mineurs d’Albanie, du Kosovo, d’autres pays d’Europe du Sud-Est et de pays africains, l’attente devenait de plus en plus insupportable. Il parlait bien français et se permettait constamment d’interroger le personnel du centre sur son dossier. Souvent, croyant que moi, une adulte, pouvais être plus exigeante, il me demandait de poser des questions aux responsables du centre. Chose que je faisais. Mais c’était en vain ; réponses courtes et concises ; Ils n’avaient toujours pas de nouvelles. Jusqu’à ce que cela se produise, il devait rester là. Ou il pouvait rentrer en Albanie et le voyage serait payé.

Dans les mois qui ont suivi, il ne m’est jamais arrivée d’enseigner à A. dans une vraie salle, avec un tableau noir, des chaises et des tables. Pour l’ordinateur, ce n’était même pas une question. Soit on inventait un coin dans la cuisine au fur et à mesure que d’autres entraient et sortaient, soit dans une autre pièce où il y avait des piles de vêtements et de draps apportés d’une fondation. Ou nous étions obligés d’abandonner notre leçon parce que nous ne pouvions même pas trouver de petits coins dans une salle. Bref, un manque total d’organisation qui a enlevé à ce mineur, je pense comme à beaucoup d’autres de ce centre, l’envie et l’opportunité de bénéficier de la compagnie, ou de l’apprentissage avec les bénévoles ; Une grande majorité des Français étaient intéressés à être proches à ces enfants. Mais, devant ce désordre, ils partaient les uns après les autres pour aller dans un autre centre où ils pourraient donner plus.

Le personnage principal de mon histoire, celui qui n’a jamais manqué une leçon, A. qui venait d’avoir 15 ans, y est resté au moins 6 mois. Et il n’a jamais été reconnu comme un enfant. En fait, il n’a jamais eu de réponse…

Crédit photo : Daan Stevens/Unsplash

Je ne peux pas dire que tous les employés étaient indifférents. Je pouvais clairement voir qu’il y en avait beaucoup parmi eux qui se sentaient mal et qui essayaient de faire leur travail le mieux possible. Mais même eux sont partis face à tout ce chaos et cette hypocrisie. Pendant presque 1 an durant lequel j’ai continué à me rendre au centre, souvent en tant que traductrice bénévole, j’ai rarement rencontré les mêmes travailleurs sociaux plus de 3-4 fois … Certes, l’incapacité à remplir leur mission leur pesait.

Et mon impuissance ? Car, même si j’ai honte de l’admettre, c’est la vérité : j’étais adulte, journaliste en plus, devant une injustice, et je n’arrivais pas à comprendre exactement ce que je pouvais faire pour changer quoi que ce soit. C’était clair que les conversations de motivation, l’intérêt constant auprès le personnel du centre, l’enseignement du français, étaient très peu suffisant. Alors j’ai commencé à creuser et à parler en public. Lors de réunions avec des organisations de la société civile, parmi des activistes. Et j’ai réalisé que je n’étais pas la seule à voir ce que je voyais. Qu’il ne s’agissait pas seulement d’un centre. Qu’il ne s’agissait pas seulement de Nancy. Le peu de considération institutionnelle à l’égard de ces mineurs en France, le retard des procédures, les conditions de vie difficiles, le manque de scolarisation et de services médicaux, étaient signalés comme dérangeants par plusieurs organisations de défense des Droits de l’Homme. Et j’ai réalisé à quel point il était dangereux, mais aussi possible, d’accepter les mythes pour acquis.

Car oui, j’ose dire : que les mineurs étrangers non accompagnés sont bien accueillis en France, ce n’est qu’un mythe. Peut-être qu’autrefois cette affirmation était vraie. Peut-être. Mais aujourd’hui, ce n’est qu’un mythe. Que j’avais moi-même cru très facilement, en écoutant et en lisant ce qui est publié en masse.

Ce dossier est précisément consacré à l’explication de ce mythe, avec la conscience qu’il n’éclaire qu’une toute petite partie de celui-ci. Mais surtout, il est dédié à A. de cette petite ville du centre de l’Albanie, un excellent étudiant qui, à 15 ans, a émigré dans un autre pays, l’Italie. Pour étudier sérieusement, dans une bonne école, sans appauvrir sa famille. Ce n’est qu’en Albanie qu’il ne songeait pas rentrer. « Tu sais en quoi nos écoles publiques en sont réduites, Elda. Même les privés. Au moins ici, j’apprendrai pour de vrai ».

Dans les mois qui ont suivi, il ne m’est jamais arrivée d’enseigner à A. dans une vraie salle, avec un tableau noir, des chaises et des tables. Pour l’ordinateur, ce n’était même pas une question. On inventait un coin dans la cuisine.

Et oui, définitivement, ce dossier est adressé aux familles, au injustices sociales persistantes et au corruption politique dans mon pays, tout comme dans d’autres pays d’où ces enfants partent chaque jour. Sans avoir à l’esprit de faire une analyse de qui est la faute la plus grave. Loin de là ! Nous avons tous un parti. Nous les adultes. Nous, les institutions. Nous devons simplement l’accepter et commencer à travailler, et même faire le maximum que nous pouvons. Parce qu’il s’agit d’enfants, après tout.

 En attendant, ceux qui paient pour tout cela, ceux qui partent seuls, en tant qu’immigrés, ceux qui vivent dans des centres froids, ceux qui cessent d’être des mineurs très vite à cause de la peur, sont des enfants. Pourront-ils, après tout ce déni, après tout ce voyage, se remettre pleinement un jour ? Sans avoir dans la poitrine un cœur blessé ? J’en doute… (à suivre)

P.S Le centre d’accueil pour mineurs, dont il est question dans cet éditorial, a déjà fermé, après environ 2 ans de fonctionnement.

Cet article est produit dans le cadre du projet « Migration, jeunesse et internet». Il a  été rédigé par Elda Spaho Bleta, bénévole au sein du groupe local Oxfam de Nancy, qui a porté la plus grande attention aux informations données. Les sources des informations sont citées, et lorsqu’un avis personnel est donné, il n’engage que la rédactrice. Si malgré son attention, une erreur s’était glissée dans le document, n’hésitez pas à le lui signaler en écrivant à [email protected] Cet article est publié avec l’appui des fonds de l’Agence française du Développement et du Grand Est Solidarités et Coopérations pour le Développement et avec le soutien d’Oxfam France. Le contenu des articles n’engage pas les structures précédemment nommées.

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